Le palais de l'Elysée, construit sous la Régence par le comte d'Evreux,
fut une « folie » de grand seigneur, avant d'être acquis successivement
au XVIIIe siècle par Mme de Pompadour, le financier Beaujon et Bathilde
d'Orléans, duchesse de Bourbon, grande amie de Claude de Saint-Martin.
Quand on parle de l'Elysée on ne se doute guère que le « Philosophe
inconnu » y habita, hébergé par sa généreuse amie qui voulait lui
épargner « les inconvénients de la pauvreté » ; qu'il y écrivit et
médita dans l'une des grandes chambres lambrissées du célèbre palais,
qu'il se promena dans le parc devenu une copie du Hameau de Chantilly...
(...) De plus en plus enthousiaste, Bathilde se fait l'ardente
propagandiste de Messmer, répand sa doctrine, invite chez elle toutes
sortes de malades nerveux susceptibles d'être soulagés par le « fluide
animal ». Les séances se succèdent. On enfonce « comme dans une pelote »
des épingles dans le bras insensibilisé d'une jeune fille qui ne saigne
point et ne sent rien. « Cela confondait le raisonnement », s'extasie
Mme d'Oberkirch qui, néanmoins, « un peu souffrante et incommodée par
tout ce fluide », rentra ce jour-là chez elle plus tôt que de coutume.
Malheureusement pour Messmer, une commission royale, ayant ouï parler de
scènes scabreuses autour des baquets générateurs de pamoisons, ordonna
le départ de Messmer, pour la plus grande satisfaction de Claude de
Saint-Martin, le nouvel ami de Bathilde.
Doux, timide, affable, le front vaste, les yeux très bleus un peu
exorbités, des lèvres renflées dont le pli exprimait la bonté, tel
apparaissait, dans sa svelte cinquantaine, le « philosophe inconnu ». Il
logeait à l'Elysée, où l'hébergeait avec affection la princesse, pour
lui épargner les inconvénients de la pauvreté.
Cet occultiste chrétien était un jour arrivé de Lyon, auréolé d'un
prestige mystérieux. Il avait créé des temples martinistes en France, en
Allemagne et jusqu'en Russie. Son œuvre philosophique était déjà
importante : depuis la publication en 1775 de son ouvrage Des erreurs et
de la vérité, où il prêchait le christianisme transcendant, il était
devenu un maître admiré, qui comptait Joseph de Maistre parmi ses élèves .
Bathilde avait été fascinée. Chateaubriand le sera aussi plus tard, qui,
tout en avouant ne pas toujours très bien comprendre ses mystères,
reconnaissait en cet homme un philosophe du ciel, avec des paroles
d'oracle et des manières d'archange ».
Claude de Saint-Martin avait noué avec la princesse Bathilde une
délicate amitié. Elle était devenue l'élue de son cœur. Il lui parlait
le langage d'éternité dont cette âme mystique avait besoin. Il disait
d'elle « qu'on ne pouvait porter plus loin les vertus de la piété et le
désir de tout ce qui est bien ».
Et puis, l'enseignement de Claude de Saint-Martin s'accompagnait de tout
un arsenal magique bien propre à piquer sa curiosité avide de
merveilleux. On cherchait à communiquer avec les esprits. On pratiquait
la magie. « On évoquait les morts, on stimulait les hallucinations par
des cercles magiques, des aromates, de somptueuses robes de soie noire.
On communiquait avec les puissances divines et on en recevait des
conseils pour promouvoir un idéal humanitaire ».
Qui dira les conversations et les scènes étranges qu'enregistrè
On ignore quelle chambre habita le « philosophe inconnu ». C'est bien
dommage. Certains auteurs prétendent qu'il existerait une « mémoire des
murs », chargée de rémanences d'événements anciens. Si cela est vrai,
ceux de l'Elysée durent capter à l'époque de bien étranges impressions
et des scènes curieuses.
Malheureusement pour le « philosophe inconnu », la princesse, nous
l'avons dit, manifestait un éclectisme désordonné en matière de
surnaturel. Claude de Saint-Martin souffrait quand il la voyait
s'enthousiasmer pour quelque nouvelle fantasmagorie. Tous ces
phénomènes, obtenus par Messmer et ses somnambules, étaient dus en
réalité, disait-il, « aux esprits mauvais des sphères astrales ». En
vain mettait-il la princesse en garde : l'étourdie n'en faisait qu'à sa
tête...