« – Car il me semble que presque partout au monde, ces jours-ci, il y a longtemps qu’a cessé d’être en jeu, pour l’homme, quoi que ce soit de fondamental en rien…Ah, vous autres gens à idées ! Ah, ignoratio elenchi !... Tout ceci, par exemple, à propos d’aller se battre pour l’Espagne… et pour la pauvre petite Chine sans défense ! Ne vois-tu pas qu’il y a une sorte de déterminisme dans le sort des nations ? Elles paraissent toutes n’avoir que ce qu’elles méritent, au bout du compte.
– Par particulièrement original.
– Au nom du Ciel qu’est-ce que toute l’héroïque résistance opposée par les pauvres petits peuples sans défense, tous, pour commencer, rendus sans défense pour quelque raison criminelle et bien calculée…
– Nom d’un chien, moi je te dis que…
– …a à faire avec la survivance de l’esprit de l’homme ? Absolument rien du tout. Absolument rien du tout. Moins que rien. […]
– Pour l’amour de Dieu, dit Hugh.
– Remonte seulement au temps de Tolstoï… Yvonne, où vas-tu ?
– Dehors.
– Puis ç’a été le pauvre petit Monténégro sans défense. La pauvre petite Serbie sans défense. Ou encore un petit peu plus loin en arrière, Hugh, jusqu’à ton Shelley, quand c’était la pauvre petite Grèce sans défense… Comme ce sera de nouveau, bien entendu. Ou au temps de Boswell, la pauvre petite Corse sans défense ! Les ombres de Paoli et Monboddo. Barbeaux et tantouses choisissent la liberté ! Comme toujours. Et Rousseau – pas le douanier – savait qu’il divaguait…
– J’aimerais foutrement savoir de quoi tu t’imagines parler, toi !
– Pourquoi les gens ne se mêlent-ils pas de leurs sacrées affaires à eux !
– Ou ne disent-ils pas ce qu’ils pensent ?
– C’était quelque chose d’autre, je te l’accorde. La malhonnête rationalisation de masse du motif, justification de la vulgaire excitation pathologique. Des motifs d’intervention ; simple passion de la fatalité, la moitié du temps. La curiosité. L’expérience – très naturel… Mais rien de constructif au fond, rien que l’acceptation en fait, une méprisable et pisseuse acceptation de l’état des choses qui permet de se flatter d’être ainsi honnête ou noble !
– Mais mon Dieu, c’est contre cet état des choses que des gens comme les Loyalistes…
– Mais avec une catastrophe pour finir ! Il faut qu’il y ait catastrophe car autrement les gens qui ont fait de l’intervention auraient dû revenir faire face à leurs responsabilités, pour changer…
– Attends seulement qu’une vraie guerre s’amène, et tu verras comme les types de ton genre sont assoiffés de sang !
– Ce qui ne marcherait jamais. Mais vous autres gens qui parlez tous d’aller en Espagne lutter pour la liberté devriez apprendre par cœur ce que dit Tolstoï de ce genre de choses dans Guerre et paix, cette conversation dans le train…
– Mais de toute façon c’était dans...
– … où le premier volontaire se trouve être un dégénéré fanfaron, manifestement convaincu après boire qu’il faisait quelque chose d’héroïque… De quoi ris-tu Hugh ?
– C’est drôle.
– Et le second était un homme qui avait essayé de tout et tout raté. Et le troisième (soudain Yvonne revint et le Consul, qui était en train de crier, baissa un peu la voix), un artilleur, le seul qui lui fit d’abord une bonne impression. Mais qu’est-ce qu’il se trouve être ? Un cadet qui avait échoué à ses examens. Eux tous, tu vois, des laissés-pour-compte, tous des bons à rien, des froussards, des babouins, des loups sans crocs, des parasites, tous sans exception, des gens qui avaient peur de faire face à leurs propres responsabilités, de combattre leur propre combat, prêts à aller n’importe où, comme Tolstoï le sentit bien.
– Des tire-au flanc ? dit Hugh. Est-ce que Karamazov ou n’importe qui ne pensait pas que l’action de ces volontaires était une expression de l’âme entière du peuple russe ? […]
– Ton désir de combattre pour l’Espagne, pour turlutu, pour Tombouctou, pour la Chine, pour l’hypocrisie, pour tous les canulards, pour n’importe quel tour de passe-passe qu’il plaît à une poignée de sombres idiots à têtes de veau d’appeler liberté […] Mais comme je le laissais entendre, sacrée engeance que vous êtes, note ce que je dis, vous ne vous occupez pas mieux de vos propres affaires chez vous, voire à l’étranger […] tout ça parce que vous n’avez pas la sagesse et la simplicité et le courage, oui, le courage, de prendre aucun des, de prendre…
– Dis-donc Geoffrey…
– Qu’as-tu jamais fait pour l’humanité, Hugh, avec toute ta rhétorique sur le système capitaliste, sauf parler, et t’en trouver bien, jusqu’à ce que ton âme pue.
– Ferme ça, Geoff, pour l’amour de Dieu ! »
– Par particulièrement original.
– Au nom du Ciel qu’est-ce que toute l’héroïque résistance opposée par les pauvres petits peuples sans défense, tous, pour commencer, rendus sans défense pour quelque raison criminelle et bien calculée…
– Nom d’un chien, moi je te dis que…
– …a à faire avec la survivance de l’esprit de l’homme ? Absolument rien du tout. Absolument rien du tout. Moins que rien. […]
– Pour l’amour de Dieu, dit Hugh.
– Remonte seulement au temps de Tolstoï… Yvonne, où vas-tu ?
– Dehors.
– Puis ç’a été le pauvre petit Monténégro sans défense. La pauvre petite Serbie sans défense. Ou encore un petit peu plus loin en arrière, Hugh, jusqu’à ton Shelley, quand c’était la pauvre petite Grèce sans défense… Comme ce sera de nouveau, bien entendu. Ou au temps de Boswell, la pauvre petite Corse sans défense ! Les ombres de Paoli et Monboddo. Barbeaux et tantouses choisissent la liberté ! Comme toujours. Et Rousseau – pas le douanier – savait qu’il divaguait…
– J’aimerais foutrement savoir de quoi tu t’imagines parler, toi !
– Pourquoi les gens ne se mêlent-ils pas de leurs sacrées affaires à eux !
– Ou ne disent-ils pas ce qu’ils pensent ?
– C’était quelque chose d’autre, je te l’accorde. La malhonnête rationalisation de masse du motif, justification de la vulgaire excitation pathologique. Des motifs d’intervention ; simple passion de la fatalité, la moitié du temps. La curiosité. L’expérience – très naturel… Mais rien de constructif au fond, rien que l’acceptation en fait, une méprisable et pisseuse acceptation de l’état des choses qui permet de se flatter d’être ainsi honnête ou noble !
– Mais mon Dieu, c’est contre cet état des choses que des gens comme les Loyalistes…
– Mais avec une catastrophe pour finir ! Il faut qu’il y ait catastrophe car autrement les gens qui ont fait de l’intervention auraient dû revenir faire face à leurs responsabilités, pour changer…
– Attends seulement qu’une vraie guerre s’amène, et tu verras comme les types de ton genre sont assoiffés de sang !
– Ce qui ne marcherait jamais. Mais vous autres gens qui parlez tous d’aller en Espagne lutter pour la liberté devriez apprendre par cœur ce que dit Tolstoï de ce genre de choses dans Guerre et paix, cette conversation dans le train…
– Mais de toute façon c’était dans...
– … où le premier volontaire se trouve être un dégénéré fanfaron, manifestement convaincu après boire qu’il faisait quelque chose d’héroïque… De quoi ris-tu Hugh ?
– C’est drôle.
– Et le second était un homme qui avait essayé de tout et tout raté. Et le troisième (soudain Yvonne revint et le Consul, qui était en train de crier, baissa un peu la voix), un artilleur, le seul qui lui fit d’abord une bonne impression. Mais qu’est-ce qu’il se trouve être ? Un cadet qui avait échoué à ses examens. Eux tous, tu vois, des laissés-pour-compte, tous des bons à rien, des froussards, des babouins, des loups sans crocs, des parasites, tous sans exception, des gens qui avaient peur de faire face à leurs propres responsabilités, de combattre leur propre combat, prêts à aller n’importe où, comme Tolstoï le sentit bien.
– Des tire-au flanc ? dit Hugh. Est-ce que Karamazov ou n’importe qui ne pensait pas que l’action de ces volontaires était une expression de l’âme entière du peuple russe ? […]
– Ton désir de combattre pour l’Espagne, pour turlutu, pour Tombouctou, pour la Chine, pour l’hypocrisie, pour tous les canulards, pour n’importe quel tour de passe-passe qu’il plaît à une poignée de sombres idiots à têtes de veau d’appeler liberté […] Mais comme je le laissais entendre, sacrée engeance que vous êtes, note ce que je dis, vous ne vous occupez pas mieux de vos propres affaires chez vous, voire à l’étranger […] tout ça parce que vous n’avez pas la sagesse et la simplicité et le courage, oui, le courage, de prendre aucun des, de prendre…
– Dis-donc Geoffrey…
– Qu’as-tu jamais fait pour l’humanité, Hugh, avec toute ta rhétorique sur le système capitaliste, sauf parler, et t’en trouver bien, jusqu’à ce que ton âme pue.
– Ferme ça, Geoff, pour l’amour de Dieu ! »