J'étais dans une salle vide. Le sol était lisse. Les murs étaient blancs. Il n'y avait personne dans cette salle. Cette salle donnait sur d'autres pièces semblables. Ces pièces formaient un ensemble géomètrique de forme rectangulaire. Le batiment était clos. À l'extérieur, j'entendais encore la circulation des voitures, et une espèce de bruit animal.
Dans la salle où je me trouvais il n'y avait pas de plafond. Le ciel était bleu. Je ne voyais pas le soleil et comme la pièce était éclairée par des lampes disséminées un peu partout, les murs ne projetaient pas leurs ombres. J'avais dans la main gauche une cigarette, et dans la main droite, des feuilles d'un format normal, que je posai par terre près d'un passage vers une autre pièce.
Sur les feuilles, il y avait écrit ceci :
Nous sommes censés faire des choses. Nous faisons des choses.
Nous produisons des choses. Nous produisons du réel. Car nous sommes réels.
Parfois, nous appelons ces choses art.
Lorsque nous aimons ces choses, nous les appelons art.
Nous avons créé des endroits précis où nous pouvons y montrer de l'art.
Ce sont les musées, les cinémas, les salles de concert, etc...
Mais à priori nous pouvons faire et voir des oeuvres d'art n'importe où.
Nous avions circonscrit la notion d'art afin de clarifier les choses.
Nous les avions clarifier car cela nous permettait de faire des oeuvres plus profondes.
Nous avons des supports reproductibles permettant de diffuser l'art que nous faisons pratiquement n'importe où où nous voulons.
Ce sont les disques, les cassettes, les livres, les photographies, etc...
Cet art s'intensifie en se reproduisant.
L'art se fait à très grande échelle.
Nous ne nous cachons plus dans des grottes.
Nos objets ne sont plus secrets, nous ne protégons plus notre art, notre savoir-faire.
Et lorsque nous faisons de l'art à petite échelle, nous mettons cet art dans des pièces blanches, vides et parfaitement éclairées, de manière à être vu de tous.
Un moment nous avons appelé cet art de l'art moderne. Nous l'appelons aujourd'hui carrément de l'art contemporain.
« L'art contemporain » perpétue l'art à petite échelle, l'art à l'échelle du corps, l'art très humain, très ancien, il est peut-être l'art de la grotte qui s'est déplacé dans les musées-très-éclairés, l'art du presque réel, de la proto-conscience, l'art de la possibilité de l'art. Le PROTO-ART.
LE PROTO-ART.
L'art à « petite échelle » qu'est l'art contemporain, à l'ère des mass-médias et de la globalisation, peut paraître faible en comparaison.
Il souffre en tout cas de cette comparaison et a la tentation de la « grande échelle » et du spectaculaire.
Mais il a le souvenir, gravé très profondément dans sa mémoire, de ce qui vient juste de sortir de la main et du cerveau de l'individu, de l'acte artistique primitif, auquel il revient toujours avec une grande fidelité : la conscience remplie d'extase de la liberté et du pouvoir humains.
Et plus primitivement encore cette conscience sans cesse rappelée au souvenir de l'être humain, est en fait la conscience du language, dont l'acte artistique est le prolongement très naturel, se confondant avec lui.
Puisque « l'art contemporain » ne s'ancre plus dans une tradition artistique, qu'il est devenu simplement contemporain, qu'il est censé être le produit d'une subjectivité et non de règles esthétiques fixées au préalable, cet art doit sans doute vouloir devenir tout autre chose que de l'art.
Mais cet espèce d'art contemporain néo-primitif n'est peut être aussi qu'une dangereuse régression.
L'artiste contemporain joue au naïf. Les salles blanches déshabillent sa naïveté feinte.
À l'intérieur du musée, le sujet artistique se sait objet du monde.
Les artistes contemporains peuvent se complaire dans une subjectivité close.
L'art contemporain, pris dans son ensemble, contrecarre ce subjectivisme.
Nous sommes censés faire des choses.
Qu'allons nous faire ? Que faisons nous ?
Nous ne voulons pas faire des choses ensemble.
Dans le milieu de l'art contemporain, nous ne nous connaissons pas.
Nous n'inventons pas une nouvelle forme d'art.
L'art contemporain, pris dans son ensemble, est dans l'expérimentation artistique et non dans la construction d'une esthétique.
Cette expérimentation éprouvante tend à l'infinitude, à l'indéfinition.
Cet art se veut insaisissable et a renoncé dans un certain sens à être intelligible.
Il cherche un au-delà sans savoir exactement si cet au-delà ne sera pas aussi bien un en-deça.
Généralement, l'art contemporain ne semble pas vouloir se prendre lui-même pour sujet, se regarder dans le miroir, prendre conscience de lui-même à l'intérieur de ses oeuvres.
En niant le fait qu'il a une existence propre, « l'art contemporain » tente en fait de se fondre dans le « réel ».
Sans pour autant y parvenir.
Dès lors que l'art contemporain croit, de façon fantasmatique, pouvoir s'abandonner dans l'indéfinition du réel, penser simplement l'art contemporain devient peut-être la seule manière possible de faire de l'art contemporain de façon vraiment consciente.
Nous somme seuls avec notre conscience, maintenant, et le musée est en ruines.
L'art n'a pas besoin de se fondre dans le réel.
L'art est réel.
L'art contemporain désire très fort être dans une grotte. Une grotte à ciel ouvert.
Ce proto-art est un art du fantasme, du dévoilement, qui oubliant son obscenité et sa mécanique, tire ses oeuvres d'un imaginaire qui s'épuise.
Mais quelles sont ces oeuvres ?
Les artistes ne vont donc pas assez loin.
Nous n'avons pas le droit de dire ce que va être l'art contemporain.
Nous pouvons dire ce qu'il ne sera pas : ce ne sera pas vraiment de l'« art » !
Nous n'avons pas le droit de dire ce que va être l'art contemporain.
Nous sommes dans l'interdit du fantasme.
Nous n'avons pas le droit de dire ce que va être l'art contemporain.
Nous ne savons pas ce que sera l'art contemporain.
Nous ne voulons plus circonscrire l'art, le réduire à une définition, à un champ de pratiques, car nous voudrions qu'il puisse survenir partout, à n'importe quel moment.
Mais si l'énergie que l'art contemporain met à revenir à l'indéfinition chaotique et florissante de la vie tend à diminuer inversément notre désir même de faire de l'art à partir de cette vie indéfinie, et finalement à diminuer notre désir de vivre, alors l'art contemporain doit sans doute, dans ce monde inversé, inventer un troisième terme qui en s'interposant, puisse rendre possible cette transition, ce retour semble-t-il absurde de l'art contemporain à une vie ouverte à l'art.
Ce troisième terme est l'art contemporain lui-même qui se dédouble et qui prend ainsi conscience de lui-même :
Cet art contemporain qui se dédouble est notre conscience des conditions de l'art aujourd'hui, notre conscience-même, vivante et infinie, ici et maintenant. Ou plus simplement et essentiellement encore, mais aussi plus ironiquement : notre amour pour la vérité.
Les choses sont immobiles.
Puis nous passons à l'image suivante.
La notion d'art contemporain induit une sorte de halo artistique.
Ce halo artistique, dont le centre est le musée, se pose à priori sur n'importe quoi, mais se dirige plus intensément sur les idées d'art à la fois les plus nouvelles et les plus attendues, semblant sortir assez naturellement du subconscient.
Le parfum de l'art contemporain menace de nous contaminer.
L'art contemporain est d'abord ce lieu de la « croyance » en un art bizarrement à l'état de possible : il est l'idée de l'art avant d'être art.
Il ne sort pas du tout aussi spontanément du réel qu'il le voudrait, mais du cliché artistique le plus vivace : l'artiste qui a une idée et qui se dit qu'il s'agit peut-être d'art !
MAIS POURQUOI PAS ?
MAIS BIEN SUR !!
NOUS POUVONS FAIRE DE L'ART !!!
L'art contemporain est aussi ce lieu de scepticisme qui transforme l'art contemporain lui-même en un art fonctionnant dans des vases clos, préfigurant une virtualité sans précedent.
En ayant cherché en quelque sorte à retrouver le réel, l'art contemporain trouve le virtuel : un lieu physique ou immatériel irréductible aux représentations infinies de l'imaginaire artistique pouvant s'actualiser en ce lieu, et irréductible à la structure même du lieu : ce virtuel dépasse l'art qui l'a fait naître.
L'artiste, dont le corps est allongé, pense à l'art contemporain. Il se masse les doigts. Il s'endort bientôt. Il n'a rien fait pour son art. Il y a pensé un peu. Il s'endort profondément.
Cet art à « petite échelle » qu'est l'art contemporain pose problème car le monde explose. Il semble rapetir encore, du coup.
Quand disparaitra-t-il alors ?
Mais cette petite échelle n'est bien qu'à notre échelle au fond. Et elle est tout ce qu'il y a de suffisante, tout ce qu'il y a de réel.
Il n'y a pas de proportions en art mais des élans, aussi froids soient-ils.
Nous sommes au degré zéro de la création artistique.
Nous avons l'impression de ne partir de rien, et d'aller nulle part.
Nous avons perdu le rythme. Nous avons fait une révolution.
La salle était bien vide, mises à part ces feuilles posées par terre. Presque comme si la poussière aussi avait été anéantie de cet espace. Je m'approchai du sol en béton : j'y vis quand même de la poussière. Avec mes doigts, je dessinai sur le sol un visage qui devait sans doute ressembler un peu au mien.
Puis j'effaçai négligemment le dessin avec ma chaussure.
À l'origine le batîment était une usine. Puis restauré, le batîment devint un musée d'art contemporain. Il est maintenant un lieu virtuel, dépendant en fait de l'imaginaire de chacun, non d'une quelconque fonction, non d'une réalité naturelle. Ce lieu est dangereux. Il avale l'espace « extérieur ».
Dans un lieu comme celui-ci, dans la « salle » où j'étais par exemple, l'homme se sent omnipotent.
Une bulle d'omnipotence qui n'arrête pas de crever.
Je me demandais ce que j'allais y faire, j'avais quelques idées qui ne me convenaient pas. Je cherchais, trouvais d'autres idées d'art. Je revenais aux premières idées. Je me disais aussi parfois : je n'ai pas les objets qu'il faut pour faire cela. Dans mon idée, le réel était différent de toute façon. J'étais seul, le lieu était censé être un lieu d'art, il n'y avait rien dans ces pièces, et je ne voulais pas jouer une scène, être l'objet d'art en quelque sorte. Il n'y avait pas de spectateur. Je pensais en fait ne pas vouloir faire de l'art, ni même voir quoi que ce soit d'artistique et d'humain : je voulais une intervention non-humaine, qui ne soit donc pas de l'art mais qui s'en rapprocherait sans doute. Mais cela n'était pas une raison pour ne rien faire.
En prenant mon élan, et en sautant très haut, je réussis à m'accrocher au haut d'une cloison qui donnait sur le toit du batîment. Je sautai alors du toit qui n'était pas bien haut.