"Pendant le massacre de l'église de N'tarama, j'ai reconnu deux avoisinants hutus qui assassinaient en champions, ils sont morts au Congo. Dans les marais j'ai aussi reconnu un cultivateur du voisinage ; il travaillait à la lance pendant les tueries. Il était parti dans le cortège du Congo, il était revenu dans le même cortège deux ans plus tard ; il a attendu les militaires chez lui et leur a dit qu'il ne se souvenait pas de ce qu'il avait fait. Il a été condamné à mort. Je ne sais pas s'ils vont le fusiller un jour sur une colline, en tout cas je ne me dérangerai pas. Vraiment, rien de cela ne me soulage raisonnablement.
Moi, je pense ceci. Ceux qui voulaient seulement voler nos parcelles, ils pouvaient nous chasser simplement, comme il savaient su le faire avec nos parents et nos grands-parents dans le Nord. Pourquoi nous couper en plus ?
Il y a des Hutus qui ont coupé la gorge de leur épouse tutsie et de leurs enfants qui n'étaient qu'à moitié tutsis. Beaucoup n'ont pas essayé de dissimuler ces méfaits. A l'inverse même, certains tuaient aux portes des maisons devant un petit public, pour montrer qu'ils étaient des Hutus de confiance et recevoir des compliments de la part des interahamwe.
Autrefois, je savais que l'homme pouvait tuer un homme, puisqu'il en tuait tout le temps. Maintenant, je sais que même la personne avec qui tu as trempé les mains dans le plat du manger, ou avec qui tu as dormi, il peut te tuer sans gêne. Une mauvaise personne peut te tuer de ses dents, voilà ce que j'ai appris depuis, et mes yeux ne se posent plus pareil sur la physionomie du monde."
Jean Hatzfeld : 'Dans le nu de la vie' (Récits des marais rwandais)
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